Le 22 août 2026, Épiphanie, Jean-Raphaël et moi sommes allés à Châtelet-les-Halles pour mener une enquête grand public sur ce que les gens savent de l'IA et de sa sûreté. Nous avons interrogé 13 groupes — 20 personnes en tout — un samedi soir, autour de la Fontaine des Innocents, juste à la sortie de la gare. L'échantillon comprenait principalement des étudiants de moins de 30 ans. Nous leur avons demandé ce qu'ils savaient de l'IA, quels modèles ils connaissaient et utilisaient, et comment, s'ils étaient plutôt optimistes ou pessimistes et pourquoi, et s'ils avaient vu passer une information récente sur le sujet.
La notoriété de ChatGPT était quasi universelle (12 groupes sur 13). Claude arrivait deuxième (8 sur 13), devant Gemini/Google (7 sur 13). Plusieurs personnes ont aussi évoqué l'IA « intégrée » à d'autres applications (My AI de Snapchat, l'IA de WhatsApp/Meta).
Le public a, envers l'IA, un rapport principalement négatif et méfiant. Cette observation est corroborée par des sondages plus larges : une enquête Pew de juin 2025 montre que la moitié des adultes américains se disent plus inquiets qu'enthousiastes face à l'IA, tandis que le baromètre IFOP/Talan 2025 recense 79 % de Français préoccupés par les IA génératives, dont 73 % qui estiment ne pas être suffisamment formés pour s'en servir. Sur nos 20 participants, 11 étaient pessimistes, 6 partagés (avec un penchant négatif) et 3 seulement optimistes — et encore, sous condition (« optimiste mais à voir ») et pour des raisons purement pratiques (« c'est facile à utiliser »).
On a beaucoup écrit sur l'inflation de l'empreinte environnementale de l'IA — les calculs d'Andy Masley, par exemple, estiment que le coût en eau et en énergie d'une requête est négligeable comparé aux gestes du quotidien — et sur la manière dont cette panique façonne l'opinion. Nos observations le confirment : l'inquiétude la plus fréquente, de loin, concernait la consommation d'eau des centres de données et leur impact environnemental (6 répondants). Venait ensuite le remplacement des emplois (5 répondants), sans surprise pour un échantillon composé surtout de cadres et d'étudiants. Certains ont aussi évoqué une perte de contrôle progressive (4 répondants), ainsi que la vie privée, la surveillance et le piratage (4 répondants). Deux ont mentionné la désinformation délibérée par de fausses vidéos.
Beaucoup de participants ont d'abord voulu décliner l'enquête en affirmant qu'ils « connaissaient très peu l'IA ». Leur vision semble bâtie sur des anecdotes virales (« une Chinoise a épousé ChatGPT », « quelqu'un a été victime d'un SWAT à cause d'une conversation avec ChatGPT sur un projet de fusillade », « l'extrême droite se sert de fausses vidéos d'écoles en ZEP pour effrayer les boomers et les pousser à voter pour elle »). Seuls 2 répondants sur 20 avaient entendu parler de l'incident Hugging Face, et tous deux l'avaient mal compris : soit en le prenant pour une fake news Instagram, soit en y voyant un événement mis en scène et contrôlé « pour faire peur aux gens ». Un répondant a mentionné l'AGI (intelligence artificielle générale : une IA aussi compétente que l'humain dans la plupart des domaines), optimiste à l'idée qu'elle remplace avantageusement la religion ; à part lui, personne ne connaissait les questions que la communauté des chercheurs débat couramment. Deux autres ont spontanément soulevé la question de la conscience et des émotions de l'IA (« C'est vrai que l'IA peut développer des émotions, avoir une conscience ? ») et nous ont demandé notre opinion informée.
Un profil revenait souvent (plutôt chez les plus jeunes) : faible connaissance, usage intensif, faible optimisme, forte culpabilité. Des gens qui connaissaient mal l'IA, son fonctionnement ou les incidents de sûreté, mais s'en servaient à des fins pratiques (rédiger des courriers, réviser des examens, écrire des pubs) après avoir tenté, en vain, de l'éviter par pessimisme.
Voici donc le tableau : le grand public est déjà inquiet face à l'IA, parfois pour de bonnes raisons, mais il n'a aucun cadre pour comprendre ses propres intuitions, ni aucun moyen concret de passer à l'action. Le chaînon manquant pour amener plus de gens à s'intéresser à la sûreté de l'IA, voire à s'y reconvertir, n'est pas l'apathie du grand public mais son manque d'éducation sur le sujet.
Et ce n'est pas seulement le public qui souffre de ce manque de liens : le milieu lui-même en souffre. Le monde de la sûreté de l'IA ressemble encore à un huis clos. Environ 70 personnes ont participé aux manifestations londoniennes pour la sûreté de l'IA cette semaine, la plus grande n'ayant rassemblé que 300 personnes en février dernier. À LWCW 2026 (LessWrong Community Weekend, conférence rassemblant les usagers du blog LessWrong, considéré comme à l'origine du domaine de la sûreté de l'IA), j'ai interrogé de façon informelle une douzaine de personnes croisées sur place, toutes travaillant dans la sûreté de l'IA ou en cours de reconversion ; toutes étaient au courant du problème depuis des années, mais le tenaient pour lointain jusqu'à la sortie de GPT-3. Je n'ai trouvé personne qui ait d'abord remarqué la montée exponentielle des capacités de l'IA et se soit ensuite penché sur le risque existentiel. (Je reconnais le biais de sélection : les lecteurs de LessWrong étaient évidemment au courant il y a quinze ans. Je me serais tout de même attendue à ce qu'au moins quelques personnes soient venues à la sûreté de l'IA après 2020, ne serait-ce que parce que c'est mon cas.) Même dans ce petit milieu, des gens qui travaillent sur la sûreté de l'IA dans la même ville ne se sont parfois jamais rencontrés. Le domaine est déconnecté de lui-même.
Je connais relativement bien l'IA et ses questions de sûreté, et il m'arrive encore de me sentir démunie face à ce qu'il faut faire, et comment. Je n'ose imaginer à quel point il doit être effrayant de voir cette technologie rapide et potentiellement fatale envahir sa vie sans disposer des connaissances nécessaires pour peser dans le débat ou orienter les décisions. Nous avons dépassé le stade où l'on peut se permettre de garder ce savoir sous clé : plus il y aura de cerveaux informés sur le problème, meilleures seront nos chances de survie. Je comprends l'objection selon laquelle sensibiliser et former à la sûreté technique reviendrait à livrer des chercheurs en capacités aux labos, comme des chats errants aux coyotes, mais il existe bien des façons d'avoir un impact dans son propre domaine, ou d'acquérir des compétences non techniques pour agir, par exemple, sur la gouvernance.
Le changement climatique suit le même schéma : beaucoup de gens s'inquiètent, mais manquent d'informations précises sur ce qui se passe et sur la façon dont ils pourraient agir. Depuis que le sujet est entré dans le débat public dans les années 1980, un travail de sensibilisation bien plus vaste a été mené. Nous en sommes, en 2026, au risque existentiel de l'IA là où nous en étions à la fin des années 1980 avec le climat : assez tard pour percevoir ce qui se passe, assez tôt pour que la plupart des gens restent perdus, sans savoir comment se sauver, eux et le monde. Le climat a besoin de chercheurs et de politiques publiques et de communicants et d'un large public informé et d'un mouvement. La sûreté de l'IA reste un sujet relativement de niche : sous-peuplé comme domaine, verrouillé par le jargon, sans porte d'entrée de masse pour le comprendre. Vu l'urgence, elle devrait devenir une cause largement comprise, banalisée dans les conversations de tous les jours.
Deux actes s'imposent alors : informer le public par des contenus et des événements accessibles, et repérer les gens intelligents, ambitieux et curieux pour les amener à travailler sur le problème de plus près. Plus les gens comprennent la situation, plus il est probable que certains se révèlent particulièrement intéressés et compétents, c'est-à-dire de ceux qui pourraient lancer leurs propres projets ou rejoindre ceux qui existent. Certains estiment que ce qui manque, en sûreté de l'IA, n'est pas le talent mais le nombre de postes ; Coefficient Giving, à travers son nouveau projet Tailwind, soutient que la vraie lacune, ce sont les fondateurs, ceux qui lanceront des projets susceptibles de créer, par ricochet, davantage d'opportunités dans le domaine. Je soutiens que l'on trouve ces fondateurs potentiels en recrutant dans un vivier de personnes intelligentes, bienveillantes, et ambitieuses.
Trois choses sont à votre portée. D'abord, si vous vivez à Paris, venez aux dîners hebdomadaires et décontractés sur la sûreté de l'IA : ouverts à tous, sans prérequis, suivis d'un build club récurrent pour bricoler des projets. Ensuite, lancez votre propre initiative de recrutement, de sensibilisation ou d'éducation — surtout si vous vivez dans un pays où l'anglais n'est pas une langue officielle, où des gens intelligents et curieux passent peut-être à côté de toute la conversation sur la sûreté de l'IA faute d'accès aux contenus anglophones. Enfin, parlez tout simplement de la sûreté de l'IA autour de vous, repérez ceux qui s'y intéressent, et orientez-les vers les organisations où s'impliquer (80 000 Hours, BlueDot, ML4Good, MATS…).
Sartre écrivait que « je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l'homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l'homme ». Mais pour choisir, il faut d'abord être informé. L'avenir ne devrait pas être écrit par la minorité qui a eu la chance de lire les bons blogs au bon moment ; il devrait l'être par tous ceux qui ont la capacité d'agir. Donner cette capacité au plus grand nombre — le cadre, et la porte d'entrée — voilà donc le travail.
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