← Articles

Récap #2, octobre 2026 : comment avoir un impact en sûreté de l'IA ?

Trois dîners, un premier Banc d'Essai, et un mois très chargé côté IA.

Édito

Dimanche 18 octobre, nous avons organisé le premier Banc d’Essai. Une quinzaine de personnes sont venues assister à la présentation d’une évaluation de modèle d’IA (par Xanthe Spence), puis ont travaillé pendant deux heures sur un projet de leur choix en sûreté de l’IA, avant d’être orientées vers des ressources pour se professionnaliser : les cours BlueDot, Lens Academy, ML4Good, et un bref aperçu de l’écosystème français.

Autour de cet atelier, nous avons choisi deux thèmes de dîner liés à la même question : comment avoir un impact ? Lundi 12 octobre, « Trajectoire » : une fois qu’on a compris le danger posé par l’amélioration effrénée des modèles d’IA, comment s’impliquer pour réduire les risques ? Puis lundi 19 octobre, nous avons partagé nos prédictions sur l’année où nous perdrions le contrôle, et nous avons parlé stratégie. Et le 26, on a parlé de ce qui nous touche tous-tes de plus près : notre travail.

Si je devais résumer le mois en une phrase : quand on trouve des gens motivés, ils sont aussi prêts à apprendre. Le vrai goulot d’étranglement, ce n’est pas le niveau technique, c’est l’accès à l’information, aux bonnes personnes, à un endroit où en parler.

Au programme : l’actu IA du mois, le Banc d’Essai, les dîners, et tout novembre.

L’actu IA d’octobre

Depuis notre dernière édition, les incidents ont cessé d’être hypothétiques.

Le Banc d’Essai #1 : passer aux actes

Après la présentation de Xanthe et un Colab pour se lancer, chacun-e a choisi un projet. Cinq ont démarré :

L’atelier a été très bien reçu : les gens étaient contents de pouvoir enfin faire quelque chose. Et la suite est encore plus belle. Un des participants est en train de décrocher un poste en sûreté de l’IA. D’autres ont suivi les cours BlueDot et Lens Academy, et plusieurs candidatent à des fellowships et tissent leur réseau dans le domaine. Chacun-e apporte sa pierre à l’immense édifice qui consiste à faire en sorte que tout se passe bien.

Vos retours sur le formulaire étaient adorables (« It was lead really well !! Go like this »), et aussi très utiles. Pour le #2, on va essayer : un tour de présentation rapide au début (prénom + parcours en cinq mots), un peu plus de temps pour papoter et réseauter, et des équipes par profil (technique, gouvernance, créative) qui avancent ensemble sur un même projet. Et surtout, le #2 fera une bien plus grande place à la communication : expliquer, vulgariser, raconter les risques de l’IA à celles et ceux qui n’en ont jamais entendu parler.

Les dîners

12 octobre : « Trajectoire ». Une dizaine de personnes chez Godjo. Le temps passé à se préoccuper du sujet allait de 3 mois à 12 ans. Chacun-e a écrit sa compétence la plus spécifique (inspiration : le poids que 80,000 Hours donne au « personal fit »), et trois familles sont apparues : l’analyse (construire et démonter des arguments), l’optique (écrire, créer une ambiance, rendre le domaine désirable) et la recherche (les compétences techniques). Ce qui m’a frappée : même dans une tablée plutôt technique, personne n’avait le même profil. Il y a tellement de façons de s’impliquer, et de fellowships pour monter en compétences, que la plupart des gens qui se disent « pas assez techniques » ont en fait leur place.

On a fini par écrire nos définitions de la sûreté de l’IA. Quelques jours plus tôt, sur France Inter, Arthur Mensch (PDG de Mistral) disait ne pas du tout croire à une IA qui échapperait à ses concepteurs : « Vous pouvez largement l’éteindre à tout moment. » Il qualifiait même l’incident Hugging Face (cet été, des modèles d’OpenAI testés sans garde-fous avaient piraté la plateforme pendant plusieurs jours) d’« une sorte de négligence qui a été tournée en marketing de la peur ». La réponse d’un participant m’est restée : la sûreté de l’IA, c’est justement s’assurer qu’on garde ce bouton, et donc empêcher la perte de contrôle.

19 octobre : « Timelines ». Premier dîner chez Veggie Lovers, une douzaine de personnes. Sur nos étiquettes, l’année de l’AGI allait de 2027 à 2030, et plusieurs ont répondu « 2027 ou jamais » : si ça n’arrive pas d’ici là, ça n’arrivera pas. L’ambiance était plutôt pessimiste (quelqu’un a même lancé : « si ça ne tenait qu’à moi, je dirais 2025 »). On a surtout parlé stratégie : ce que des délais aussi courts impliquent, alors que l’alignement a peu de chances d’être résolu à temps. Manuel a eu la phrase de la soirée : « On dit souvent que l’espoir fait vivre. L’espoir ici tue presque. » Autrement dit, attendre que ça s’arrange ne suffit pas : c’est maintenant qu’il faut agir.

26 octobre : « Le travail ». Une quinzaine de personnes (24 inscrit-e-s pour 15 places !). Chacun-e a listé les tâches de sa journée et estimé avec quelle facilité elles pourraient être automatisées, ce qui oblige à regarder ce qu’on fait vraiment, et ce qu’on croit faire. Le consensus : le travail numérique, « intellectuel », partira en premier, et le travail physique en dernier. Jérémy a posé à la tablée une vraie question : faut-il se réorienter vers un métier moins automatisable, ou garder son poste le plus longtemps possible ? On a aussi parlé de ce que l’automatisation fait au-delà de l’argent : au sens qu’on donne à son travail, et au rythme qu’on attend de nous. Pour l’instant, l’IA n’a pas vraiment libéré de temps libre, elle a surtout fait monter les attentes. Mais on est reparti-e-s sur une note d’espoir : l’élément humain sera le plus dur à remplacer. Certain-e-s continueront à coder « à la main », comme des artisan-e-s, parce qu’il y a du soin et de l’amour là-dedans. On n’en est pas aux machines of loving grace (pour citer Dario Amodei, PDG d’Anthropic). On en est aux machines aux motivations douteuses et effrayantes.

Qui vient aux dîners

Ce qui me marque le plus, c’est la diversité de la tablée. Des gens qui travaillent dans les politiques publiques, d’autres très techniques, des étudiant-e-s en master, un collégien venu avec sa mère, des personnes plus âgées et inquiètes, des gens qui viennent d’arriver à Paris et veulent s’impliquer, d’autres qui travaillent déjà dans la sûreté de l’IA ailleurs, et des professionnel-le-s du domaine (GPAI Policy Lab, CeSIA). Des gens de tout l’échiquier politique. Des invité-e-s venu-e-s de Londres, du Japon, jusqu’en Allemagne. Quelqu’un nous a même trouvé-e-s via ChatGPT. Et plusieurs personnes, après un dîner, ont rejoint la communauté Pause IA.

Ça ressemble de plus en plus à un point de Schelling : l’endroit où l’on sait qu’on va se retrouver. Les gens amènent leurs ami-e-s, se recroisent aux afterworks, et les soirées finissent de plus en plus tard (la dernière fois, on est parti-e-s vers 23h). Ça réseaute dans tous les sens. Et oui, on est aussi devenu-e-s ami-e-s : on dîne ensemble, on va boire un verre. Mais ce n’est pas un club fermé. Il suffit de venir à un dîner pour en faire partie.

Beaucoup de personnes rencontrées avaient lu sur le sujet en ligne sans jamais avoir eu l’occasion d’en parler en vrai, et encore moins en français. Parler de ces sujets en français est d’ailleurs un exercice en soi : sans le jargon anglais, on est obligé-e-s de revenir aux premiers principes et de trouver des mots simples. Quelqu’un m’a récemment proposé de traduire p(doom) par « probabilité de fatalité », et je trouve ça parfait.

Merci à…

Le mot de la fin

Les risques existentiels liés à l’IA ne relèvent pas de la science-fiction : bien qu’on parte d’un sujet technique, il s’agit de choses réelles, qui arrivent à de vraies personnes. Je crois qu’on a le mandat de l’histoire pour faire en sorte que ça se passe bien. Mais comment l’exercer si les gens ne sont pas informés, ne comprennent pas ce qui se passe, et n’ont aucune porte d’entrée ? La sûreté de l’IA est un domaine tout jeune, en pleine construction, un peu confus parfois, qui touche à tant de choses. Il nous faut des endroits où en parler.

Marshall Ganz définit le leadership comme le fait d’accepter la responsabilité de permettre à d’autres d’atteindre un but commun, face à l’incertitude. C’est un peu ce qu’on essaie de faire chaque lundi : rester ensemble pendant cette période incertaine, et se donner les moyens d’agir.

Erin déguisée en Shoggoth pour Halloween

Pour Halloween, je me suis déguisée en Shoggoth : le monstre à tentacules qui porte un petit masque souriant, devenu l’image favorite du milieu pour décrire les modèles de langage. Derrière l’assistant poli, on ne sait pas vraiment ce qu’il y a. C’est pour ça qu’on continue à en parler!

Prochains rendez-vous : tout novembre

Tous les dîners ont lieu chez Veggie Lovers (77 rue Saint-Martin, 4e, métro Rambuteau ou Châtelet), à 19h. Bilingues, sans prérequis, 15 places : réservez tôt.

Et pour ne rien rater de la sûreté de l’IA à Paris, suivez aisafety.paris et rejoignez la communauté sur WhatsApp.

Retrouvez-nous aussi sur nouvellemachine.com.

Merci d'avoir lu Nouvelle Machine

Abonnez-vous, et partagez autour de vous.

Lire & commenter sur Substack →